L’expérience de Cyril

Etre père dans le deuil périnatal

Qu’est-ce que c’est que de vivre une grossesse débutante, avant même le basculement?

Eh bien, c’est des images plein la tête, je m’imaginais déjà être papa, jouer avec ma fille, je faisais pleins de projets, préparer la maison, investir l’espace…

Puis vient le choc de l’annonce, le bébé a un problème de santé…avec quel(s) sentiment(s) es-tu?

Je ne m’y attendais pas bien sûre, je me suis rapidement dit que ce n’était pas possible, que ce n’était rien, je banalisais et je me disais que ça irait…lorsque les examens ont confirmé que ma fille avait réellement une grave atteinte cérébrale, j’ai été très déçu, j’ai voulu arrêter tout de suite car je ne voulais pas d’un enfant handicapé. Je ne voulais pas lui donner une vie comme ça, où elle aurait été différente des autres.

Comment c’est d’être au côté de sa femme qui ne vit pas la situation de la même manière que toi?

Sophie voulait attendre les examens complémentaires, c’était trop douloureux et trop tôt pour elle de prendre une telle décision, alors que moi, ma décision était prise, je ne voulais pas prendre de risques. Même si nous étions en décalage dans notre position face à la réalité, l’atteinte cérébrale de notre fille étant importante, et les risque de handicap aussi, au fond de moi j’avais confiance en elle pour prendre la meilleure décision pour notre fille et notre avenir à tous les deux. Le temps de réflexion a été précieux pour cela justement.

Qu’est-ce que c’est que de s’imaginer se séparer de son bébé de cette manière, si brutalement?

On a du mal à s’imaginer comment ça va se passer. A partir du moment où j’ai compris que Nina ne survivrait pas à cette grossesse, j’étais inquiet, je me suis centré sur ma femme car j’avais peur qu’il lui arrive aussi quelque chose à l’accouchement, j’avais peur de la perdre en même temps mon enfant.

Est-ce que tu t’es senti papa avant l’accouchement et la séparation avec ton enfant?

Je commençais à me sentir père pendant la grossesse, à investir mon rôle en me projetant. Puis il y a eu l’annonce avec l’espoir que tout se poursuive bien, ces 2 mois d’attente et de réflexion avec les examens médicaux jusqu’à l’interruption de grossesse. J’ai tout désinvesti quand j’ai eu pris ma décision de ne pas poursuivre la vie de mon bébé avec ce risque de handicap. Je ne me suis donc pas senti père pendant l’accouchement.

Je me suis senti papa longtemps après l’accouchement, après avoir vu ma fille, mais surtout après avoir souvent regardé ses photos, ses vêtements, ça m’a aidé à réaliser quel statut Nina m’avait donné malgré son décès précoce.

Comment un papa arrive-t-il à rencontrer son bébé décédé?

Je ne l’ai pas pris dans mes bras car j’avais peur de la casser, j’avais du mal à me dire qu’elle était déjà morte.

Au début, je ne voulais pas la voir, peur de son apparence, d’une éventuelle malformation de sa tête. J’avais aussi peur de la toucher car je pensais la sentir froide. Quand la sage-femme m’a dit que Nina était d’apparence tout à fait normale et ressemblait à tout bébé, ça m’a rassuré et ça m’a aidé à la voir.

De voir ton bébé t’a aidé à réaliser que c’était la première et aussi la dernière fois?

Sur le moment, je n’y ai pas pensé. Les sages-femmes nous avaient proposé de la revoir le lendemain à la chambre mortuaire, elle aurait les traits du visage plus fins et plus reposés. Ce jour-là oui, j’étais obligé de me rendre compte que je ne la reverrai plus. Et l’émotion est apparue à ce moment-là, j’ai pleuré avec sa maman. Grace aux photos, je garde un souvenir, je suis content de les avoir et d’en avoir reprise le lendemain, quand Nina était plus jolie. Si je ne les avait pas, je ne sais pas si j’arriverais à me souvenir de son visage.

Si un jour, quelqu’un veut voir ma fille, et bien j’aurais une belle photo d’elle à montrer.

Au retour à la maison, comment reprendre le quotidien?

J’ai eu l’impression de m’en remettre très vite, et peut être trop vite parce qu’à côté de moi, ma femme était au plus bas, on n’était pas dans le même état, je n’avais pas forcément le bon soutien pour elle. Il y a des moments, je me forçais, son état de déprime m’agaçait. Juste après cet arrêt de la grossesse, j’ai surtout voulu « zapper ». C’est venu naturellement de continuer à vivre et de penser à autre chose. Je voulais retrouver les moments légers et heureux. Mais ça n’était pas possible pour elle qui avait besoin d’en parler tous les jours.

 

Etre père dans une vie sans enfantdeuil périnatal

Comment s’est de se retrouver dans sa famille, avec ses amis après une telle épreuve de vie?
Comment vit-tu ta paternité à leurs cotés?

Je me sens père au fond de moi et avec ma femme, mais je ne me sens pas père avec ma famille, mon entourage…Je pense que pour les personnes, je ne suis pas père, je ne serais père que le jour où j’aurai un enfant vivant. Pour ces personnes j’ai surement été père le temps de la grossesse mais je ne le suis plus aujourd’hui. Quand ma fille est décédée, le sentiment d’être père est parti avec elle. C’est un moment après, peut être 1 an après, je ne sais plus, que je me suis senti père grâce aux souvenirs que j’avais, et solidaire avec la mère de ma fille.

Comment exprimer tes émotions?

Devant quelqu’un, je me retiens parce que je sais que ça met l’autre mal a l’aise. Je m’interdits en quelque sorte de montrer ma tristesse. Je suis émotif avec ma femme car elle seule peut comprendre.

Comment se sentir parent dans une vie sociale et familiale?

Les moments difficiles, on en parle jamais. Encore moins de la mort. Nina est un moment douloureux de notre vie, on en parle donc pas, ni en famille, ni entre amis. Mais moi, je n’ai pas besoin d’en parler. Je n’ai pas besoin de symboliser mon enfant pour penser à elle.

Parfois l’euphorie des parents ou grands-parents autour de l’enfant m’agace, c’est peut lié au fait que moi, je n’ai pas ma fille, je ne sais pas si cet agacement serait présent si Nina avait pu vivre…

Qu’est ce que l’homme en toi vit à travers ce manque?

Depuis cela, j’ai le sentiment d’être plus ouvert à la vie et aussi à d’autres pratiques.

Le fait d’être mal, vraiment mal, m’a permis d’aller voir des professionnels de la médecine parallèle et de thérapie pour m’en sortir. Ce sont de belles rencontres dont j’ai profité. (kinésiologie, thérapie de couple, )

j’ai fait un stage résidentiel de thérapie autour de la naissance : j’étais souvent avec Nina, je pensais beaucoup à elle, ça m’a fait du bien de la retrouver. Il y a aussi des moments douloureux quand j’imagine vivre avec elle…il y a des chansons qui me ramène à cela et qui font mal. 2 ans et demi après, elle me manque toujours…*


* parce qu’après le choc et parfois le déni, la douleur des pères reste enfouie, nous vous proposons cet article de la presse Québécoise sur le sujet; Deuil périnatal : la souffrance à retardement des peres

deuil périnatal

Le témoignage de Sophie, maman endeuillée

Je suis Sophie, Maman endeuillée

Il m’a fallu traverser nombre de chaos avant de sentir le besoin et l’énergie en moi pour transformer mon histoire en un mouvement altruiste vers les autres parents endeuillés…

25 janvier 2008, alors que je viens de rencontrer mon mari et que je suis encore étudiante infirmière, nous vivons une Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) chirurgicale : difficile de se pardonner un acte comme cela, même des années après…

En 2011, je deviens enceinte alors même que nous construisons notre maison…bébé arrivera pour emménager… ma grossesse désirée évolue normalement malgré mon état de santé fragile qui me demande un traitement lourd tout au long de celle-ci. Et puis un 3 février 2012, tout bascule à l’échographie des 5 mois, nous nous « apprêtons » à vivre tous les 3 la plus innommable et douloureuse épreuve de note vie…une Interruption Médicale thérapeutique de Grossesse est nécessaire (IMG) : Nina naît sans vie le 17 avril 2012 à 7 mois et demi de grossesse…je deviens Maman pas comme les autres, Maman sans enfant, Maman endeuillée

De long mois de vide, de mieux, de silence, de hurlements, de conflits, d’Amour, de manque, de pleurs, de colère…s’en suivent…des jours qui se suivent dans l’incohérence, que l’entourage ne comprend pas, que l’on ne comprend pas soi même ! des questions, de la culpabilité, beaucoup de culpabilité, des reproches à soi, aux autres, qui ne sont pas à la hauteur de ce qu’on attend d’eux… le deuil, ses hauts ses bas qui donnent la nausée parfois. Et surtout personne qui comprennent, à qui dire ce qu’on ne dit pas tout haut, à qui envoyer ce qu’on écrit en direct du chaos, personne à qui demander si c’est normal d’avoir si mal, tous les jours…

A l’approche du premier noël 2012, tant redouté sans Nina, nous apprenons qu’une nouvelle grossesse évolue : rapidement un conflit en moi, c’est trop tôt, je ne suis pas prête, Nina est trop présente dans ma vie, je ne veux pas la remplacer, je ne veux pas faire sentir à ce nouvel enfant mon angoisse, ma douleur, sa sœur tatouée à jamais dans mon corps…et en même temps, la vie revient au galop, l’espoir aussi… ma belle-sœur aussi est enceinte, nous avons 15 jours entre nos deux termes, nos bébés « cousins » viendront à naître ensemble…le 3 février 2013, sur notre lieu de vacances, les premiers signes d’une fausse couche à 2 mois de grossesse et une hospitalisation en urgence : son cœur s’est arrêté, et le notre s’est brisé, une 3ème fois…chirurgie, rapatriement, solitude, douleur, incompréhension et surtout la vie qui continue, tout à côté….intolérable pour une maman endeuillée.

A l’image des tumultes des étapes du deuil, mon couple aussi a traversé ces tumultes, cette violence de la vie autour qui continue sans nous attendre mais qui attend beaucoup de nous, de nous en remettre, vite. « Faire un break » pour un couple quand ça ne va plus ! le notre n’était pas un choix, il est arrivé comme une vague qui nous tombe dessus et nous noie…alors, nous sommes partis en voyage, prendre du recul, quitter cette maison sans enfant que nous avions construite pour nos enfants. Et au retour, des fiançailles et une nouvelle grossesse en cours : le bonheur…enfin! on se projette dans ce mariage avec ce bébé tant attendu que rien ne peut arrêter…à part la nature. Le 11 juillet 2013, deuxième fausse couche, troisième chirurgie, 4ème enfant  et notre douleur de parents endeuillées qui grandit, notre manque aussi…

Investigations médicales à Paris, ma pathologie s’éclaircie et nous montre son vice, elle s’attaque à mes bébés et pas à moi. Rien de bon pour la culpabilité, rien de bon pour l’avenir, et comment s’accrocher aux branches…à quelle branche ? j’évoque depuis un certains temps en thérapie individuelle (qui est une de mes branches) le manque d’un groupe de parole, je voudrais rencontrer des mamans endeuillées mais je ne trouve pas d’associations dans ma région, et l’idée ne me vient pas d’en créer une, je suis encore trop dans le besoin, trop perdue dans ma propre histoire. Je m’engage début 2014 dans une formation en psychothérapie que je voulais faire depuis longtemps mais dont mes dernières expériences de vie me poussent à réaliser : notre perception de la vie, du quotidien, du « confort » et des priorités changent car après une épreuve comme cela, nous changeons, irrémédiablement… et le reste du monde ne change pas pour autant !…Cyril et moi nous engageons dans une thérapie de couple pour ne pas nous perdre, l’épreuve nous renforce chacun, dans notre évolution, mais ensemble, malgré l’Amour, qu’en est-il?

Nous vivrons une 3ème fausse couche d’un 5ème enfant le 12 mai 2014 malgré le suivi médical et l’adaptation du traitement, c’est la maladie qui a le dernier mot! les médecins se veulent confiants bien que sensibles à la lourdeur/douleur de notre parcours. D’autres femmes ont eu des enfants avec cette maladie, mais au prix de combien d’échecs? et comment rencontrer ces femmes pour me sentir moins seule et garder espoir? comment se sentir mère quand nos bébés ne sont pas sur terre mais dans les airs, dans les fleurs, les papillons, les saisons, les rires des autres bébés? Ces questions incessantes qui me rongent, le besoin de donner une place aux parents qui vivent cette douleur dans la violence du quotidien et cette nouvelle épreuve dans notre vie m’ont permis de concrétiser la création de l’association hespéranges 17 en allant rencontrer cette même association en Vendée et Gaëlle, une maman endeuillée

Après avoir vécu la perte de mon 6ème enfant le 17 novembre 2014, je reste une maman endeuillée, je garde les incertitudes quand à l’avenir de notre parentalité, mais je garde aussi la force et l’énergie que mes 6 bébés m’ont laissé pour me tourner vers les autres et parler tout haut du deuil périnatal. C’est la rencontre avec les parents, les professionnels, et l’association qui me fait me sentir mère aujourd’hui….et demain.

L’histoire ne s’arrête pas, la vie non plusmaman endeuillée

Parce que traverser son deuil et accepter l’épreuve de vie qui nous fragilise, c’est aussi partager son vécu et « son baromètre intérieur »; Rencontrer l’autre et sentir que l’on est pas seul(e) a vivre cette expérience de maman endeuillée, de papa endeuillé, de couple fragilisé… permet de s’inclure et de retrouver son identité. La légitimité à être reconnu dans sa parentalité et à reconnaître cet enfant pour mieux le laisser partir, sans peur d’oublier.  C’est aussi poser des mots, traverser ses maux, déposer des émotions, des contradictions parfois et surtout beaucoup de questions qui tourmentent ou bien qui permettent d’avancer… tout ceci au travers d’un groupe, d’un rassemblement, d’une association m’a manqué…La Charente-Maritime est un département désertique en terme d’accompagnement spécialisé et de réseau pour les mamans endeuillées comme moi qui ont besoin de se trouver pour se libérer de leur histoire;;;

Le temps et son action

Après plus de 2 ans de cheminement interne, temps nécessaire pour retrouver mon énergie de vie et avoir la force de la mobiliser, je transforme aujourd’hui mon histoire et celle de mes 6 enf’anges en la mettant au service des parents dans la douleur du deuil périnatal; leur apporter ce que je n’ai pas eu pour les aider à traverser leur peine et les soutenir à trouver leur chemin vers un avenir d’espoir…